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1. Bref historique de l'image du loup4 en OccidentSources:Chronique d'une relation ambiguë, Luigi BOITANI, dans La planète des loups, hors série de Terre sauvage n°16 mars 1994, pp.5 à 9 et Le loup, col. BT Nature, éd. PEMF, Publications de l'Ecole Moderne Française, 1996, Mouans-Sartoux, France, pp. 28 à33

De nombreux textes et représentations reprennent le thème du loup depuis la nuit des temps, en tout cas depuis l'Antiquité comme en témoignent par exemple les fables d'Esope et de Phèdre et plus tard celle d'Avianus (Lupus et Canis, Λύ κоς καὶ Κύωυ). Homère lui-même dans l'Iliade loue la combativité et les valeurs guerrières du loup qui devaient animer les soldats au combat.

Mais dès l'Antiquité, l'image du loup est double, soit il apparaît comme une force du mal agressive et dangereuse, soit il devient la représentation de valeurs positives. Prenons pour commencer quelques images mythologiques: La plus connue sans doute des histoires de loups est celle de Romulus et de Remus, nés d'une vestale, Rhéa Silvia, et du dieu de la guerre, Mars. Les jumeaux avaient été jetés dans le Tibre et recueillis par une louve envoyée par leur père. Mais ce n'était pas le premier cas de louve, mère d'humains, ou plutôt de demi-dieux de la mythologie. En effet, chez les grecs, Apollon et sa soeur Artémis, les enfants d'une terrienne Léto et du maître des dieux, Zeus ont connu un sort à peu près semblable. Pour protéger sa maîtresse de la colère de sa femme, Zeus transforma Léto en louve et c'est sous cette forme qu'elle mit au monde ses jumeaux.

 

On trouve aussi le loup chez les Egyptiens, il est le guide des morts, Oupouaout, (futur Cerbère des romains?). C'est déjà une image plus inquiétante. Chez les hindous, il devient carrément mauvais, car il représente la nuit qui attaque le jour, symbolisé lui par le taureau: chaque nuit le loup attrape les vaches à cornes dorées du soleil et les enferme dans une grotte; chaque jour, le taureau les libère. C'est la première image vraiment manichéiste du monde que nous rencontrons et que l'on retrouvera dans la tradition chrétienne.  

Chez les Celtes comme chez les Grecs, par contre, le loup est le symbole de soleil et de lumière . Cependant, dans les religions scandinaves, Fenhir, le loup destructeur, dévore la lune et le soleil et combat Odin, le dieu suprême, du savoir et de la guerre. Ils meurent tous les deux dans le combat. Voilà vraiment un grand méchant loup!

D'après Luigi BOITANI, l'image du loup, avant le 15ème siècle, se rattache d'une part à la vision positive des Romains et plus particulièrement des Sabins (Lupus est un mot qui vient de la langue des Sabins), un peuple de bergers et de chasseurs- guerriers pour qui le loup était un totem et un guide. Les Romains n'ont pas vaincu les Sabins, ils se sont associés à eux et ont adopté la louve qui va devenir le symbole de la puissance romaine. 

Ainsi le loup représente-t-il le symbole de la pax romana, de ses légions, de son pouvoir central et de la tradition de tolérance romaine. Le mythe du loup romain, ses liens avec les Sabins et les guerriers consacrent cette relation positive entre le chasseur et le loup5Dans Chronique d'une relation ambiguë, Luigi BOITANI, page 6.

D'autre part, les germains ont eux aussi pris le loup comme emblème guerrier et quand ils ont commencé à envahir leurs voisins, le loup est vite devenu l'image du guerrier destructeur et féroce. Les peuples germaniques ont introduits avec leur violence la peur du loup associée à la peur du guerrier. Et ça paraît d'autant plus vrai que les régions les plus acharnées dans la suite à la destruction du loup sont celles qui ont eu le plus à souffrir des envahisseurs. Avec eux, apparaît alors vraiment l'image du Grand Méchant Loup.

Le rôle de l'Église a ensuite été très important dans la transformation du loup en diable, la diabolisation du loup. A l'époque biblique, les juifs étaient des bergers nomades qui avaient fort à redouter les bêtes sauvages car ils ne pouvaient pas aussi bien protéger les troupeaux, les jeunes bêtes ou les bêtes fragiles des attaques des bêtes sauvages que le faisaient les peuples sédentaires qui disposaient d'abris pour le bétail.( Voir Ezéchiel 346Ezéchiel exprime l'idée que Dieu est mécontent de "ses pasteurs" qui laissent errer ses brebis n'importe où et devenir la proie des bêtes sauvages.

Alors le loup est devenu une représentation des difficultés de vie de ces gens. Puisque l'animal les menaçait dans la vie concrète, il sera aussi l'image du danger dans la vie morale et religieuse: Le loup devient un symbole négatif, synonyme de brigandage, de traîtrise, de pulsions exacerbées, de sexualité débridée, prêt à fondre sur l'agneau, qui lui incarne douceur et modération7Dans Chronique d'une relation ambiguë, Luigi BOITANI, page 8. La religion chrétienne va amener vers le Xe siècle avec l'ère de "la paix de Dieu" une image du monde qui est très tranchée: soit on est du côté de Dieu, c'est-à-dire du côté du salut et de la bonté; soit on est du côté du mal et du diable. Avec les invasions germaniques, l'image d'un loup méchant était apparue. 

L'Eglise amplifie cette vision en associant le loup à la guerre, au meurtre, au diable, à l'hérésie. Pour cela, elle fournit des "preuves" de sa doctrine à travers un livre qui s'appelle Physiologus, dans lequel les explications du monde de la nature servent surtout à donner des leçons de morale ou des messages religieux. C'est dans les bestiaires du Moyen Age que l'on trouve les origines de la plupart des croyances actuelles sur le loup.

Luigi BOITANI nous invite à réfléchir sur l'évolution de l'image du loup depuis Ésope jusqu'à la première version du Petit Chaperon Rouge qui date du XVIIème siècle, époque noire pour le loup où il est impitoyablement pourchassé et massacré. Pour Ésope, nous dit- il, le loup est un prédateur et un danger pour les troupeaux, mais il n'est pas diabolisé. Il n'est ni avisé, ni subtil, et facile à berner, souvent par une feinte du langage8Dans Chronique d'une relation ambiguë, Luigi BOITANI, page 9. Tandis que Chaperon Rouge donne naissance au "grand méchant loup" et illustre la volonté d'une culture détachée de la réalité biologique, cherchant à construire une image à utiliser. Une manipulation qui tient de la propagande anti-loup.

L'auteur de cet article conclut en insistant sur le fait que l'image littéraire du loup ennemi public n°1 tient beaucoup à l'éloignement croissant de l'homme avec la nature. Quand les hommes sont contraints de coexister à proximité des loups, ils arrivent souvent à créer une sorte de zone de tolérance des droits des uns et des autres. Les loups sont en effet capables d'apprentissage des limites à ne pas franchir et on peut espérer que l' homme aussi peut être éduqué à la tolérance et apprendre à vaincre ses peurs sans raison. Car la peur du loup tient beaucoup à l'utilisation "morale" qui a été faite du loup bien plus qu'à sa réalité biologique. 

Le loup ne s'attaque jamais à l'homme, sauf provocation et cas désespéré ou encore dans le cas d'un animal atteint de la rage. De plus, ses dégâts au bétail peuvent être contrés par des surveillances appropriées. Dans le temps, les bergers savaient qu'il suffisait de hurler ou de frapper ses sabots l'un contre l'autre pour faire s'enfuir un loup et les chiens de bergers étaient équipés de colliers anti- loup qui leur donnaient l'avantage dans un combat avec un loup. Je conclurai donc cette partie historique par une dernière citation: La coexistence favorise la compréhension et la tolérance, alors que le manque de contact proche a tendance à faire réapparaître l'image profondément irrationnelle du loup. Et c'est précisément cette image que nous allons rencontrer dans les pages qui suivent.